« L'exil ne se mesure pas en kilomètres, mais en générations. »
◊ MANIFESTE
La genèse : porter l'exil comme un nom
Je suis née dans un pays où ma famille était déjà déracinée. Mes ancêtres sont d'origine andalouse. Ils ont vécu en Afrique du Nord, puis ils ont été chassés d'Algérie et sont venus s'exiler en France.
Quand ma mère, mon frère et moi sommes arrivés en France, on nous a demandé : « Comment se fait-il que vous portiez un nom d'origine étrangère avec un passeport français et que vous veniez en France pour y vivre ? Retournez d'où vous venez. »
Ce paradoxe cruel — être français sur le papier, étranger par le nom, le faciès, la différence — définit notre condition. Exclus de là-bas, exclus d'ici. L'appartenance devient une fiction administrative que le regard de l'autre dément à chaque instant.
Antigone Voilée : l'histoire qui se répète
Dans Antigone Voilée, cette famille d'origine nord-africaine vit en Europe. Comme nous. Comme tant d'autres. Le texte résonne parce qu'il révèle cette vérité que nous portons : l'histoire se répète, inlassablement.
Les mêmes mécanismes d'exclusion traversent les générations, les frontières, les époques. Ce n'est pas une question d'intégration manquée, mais de regards qui refusent de voir. De systèmes qui fabriquent de l'altérité pour mieux la rejeter.
Nous souffrons de cette exclusion. Par le nom qui trahit, par le visage qui dérange, par cette différence que l'on nous renvoie comme une accusation. Antigone devient notre miroir : celle qui dit non, qui refuse l'effacement, qui revendique sa place même quand on la lui dénie.
Le corps comme territoire de résistance
En tant que metteuse en scène et chorégraphe, je choisis le corps comme langage. Le corps qui porte la mémoire du déplacement, le corps marqué, le corps qui résiste.
Sur scène, Antigone Voilée devient le lieu où ma propre histoire rencontre l'universel. Où le déracinement ancestral dialogue avec l'exil contemporain. Où le mouvement dit ce que les mots ne peuvent plus porter.
Cette création n'est pas une illustration. C'est une nécessité. Une façon de nommer ce que trois générations ont tu. De transformer l'exclusion en acte de création. De faire du corps un territoire où l'on ne peut plus nous dire : « Retournez d'où vous venez. »
Ce que je défends
Je défends le droit de porter notre histoire sans avoir à la justifier.
Je défends les identités plurielles, fracturées, composites — celles qui échappent aux cases, qui dérangent les certitudes.
Je défends un art qui refuse d'être folklorique, qui refuse d'expliquer, qui refuse de rassurer.
Je défends la mémoire comme acte politique et le corps comme archive vivante.
« Nous ne sommes pas venus d'ailleurs. Nous sommes d'ici, malgré tout ce qui nous dit le contraire. »